L'ESG franchit un cap réglementaire au Maghreb : ce qui change en Algérie, en Tunisie, et ce que le Maroc nous enseigne

L'ESG franchit un cap réglementaire au Maghreb : ce qui change en Algérie, en Tunisie, et ce que le Maroc nous enseigne

Lundi, Avril 6, 2026

Pendant que l'Europe a débattu tout 2025 des ajustements de la CSRD, une autre dynamique se dessine discrètement de l'autre côté de la Méditerranée. En ce début d'année 2026, deux pays du Maghreb, l'Algérie et la Tunisie, ont franchi un cap réglementaire significatif en matière de reporting extra-financier. Un signal que l'ESG n'est plus l'apanage des marchés occidentaux.

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Algérie : l'obligation formelle pour les sociétés cotées

L'Algérie impose désormais aux sociétés cotées sur le compartiment principal de son marché financier la publication annuelle d'un rapport d'information extra-financière couvrant les dimensions Environnement, Social et Gouvernance. Il ne s'agit plus d'une incitation ou d'une recommandation de place : l'obligation est formellement intégrée au dispositif de régulation du marché financier, avec référence explicite à des cadres internationaux reconnus.

Point structurant et prometteur : la vérification par un organisme tiers indépendant est prévue, ouvrant la voie à une montée progressive vers l'assurance ESG.

Pour l'une des principales puissances économiques africaines, ce mouvement envoie un signal extrêmement positif aux investisseurs internationaux et aux partenaires commerciaux européens. Il témoigne d'une volonté d'alignement normatif sur les pays qui imposent déjà des normes de reporting extra-financiers qui dépasse la simple conformité réglementaire locale.

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Tunisie : précision méthodologique et ancrage IFRS

La Tunisie a choisi une approche différente, mais tout aussi structurante. Le Conseil du Marché Financier (CMF) a publié fin décembre 2025 un communiqué précisant que les facteurs ESG, lorsqu'ils sont susceptibles d'affecter l'activité, la situation financière, la performance ou les perspectives des sociétés faisant appel public à l'épargne, constituent des informations essentielles devant être portées à la connaissance des investisseurs.

La mesure phare : les notes annexes aux états financiers des sociétés faisant appel public à l'épargne doivent désormais comporter une section dédiée aux informations financières significatives liées aux facteurs ESG sur la base d'une appréciation de la matérialité financière. Dit autrement, l'ESG entre dans les états financiers eux-mêmes, au cœur du dialogue avec les investisseurs et les commissaires aux comptes.

La référence normative retenue est particulièrement significative : les entreprises tunisiennes sont encouragées à structurer leur reporting ESG selon les normes IFRS S1 (obligations générales d'information financière liée à la durabilité) et IFRS S2 (informations climatiques), renforçant ainsi la comparabilité et la crédibilité de l'information publiée.

Pour l'exercice 2025, le premier concerné, la logique adoptée est celle du « Comply or Explain » : le CMF privilégie la pédagogie à la sanction, tout en rappelant que la transparence est le socle de la protection de l'épargne. Une approche transitoire et pragmatique, qui n'en constitue pas moins une étape normative irréversible.

Un facteur externe accélère également cette dynamique : le Mécanisme d'Ajustement Carbone aux Frontières (MACF), entré en vigueur au 1er janvier 2026, est susceptible d'avoir des incidences sur les sociétés tunisiennes exportatrices vers l'UE, notamment en matière de coûts, de compétitivité et d'accès aux marchés. Pour ces entreprises, l'ESG n'est plus une question de réputation, c'est une variable financière directe.

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Maroc : précurseur en avance… mais sans obligation

Il serait incomplet de parler de dynamique maghrébine sans évoquer le Maroc, qui a été le pionnier régional de la démarche. L'AMMC a introduit, pour les sociétés faisant appel public à l'épargne, l'obligation de publier un rapport RSE/ESG dès 2020, et a revu à la hausse les exigences sur ces reportings en 2023. Depuis la publication de son guide ESG en 2017, l'AMMC incite les sociétés cotées à communiquer leurs pratiques ESG, et l'indice MASI ESG de la Bourse de Casablanca, lancé en 2018, est également une initiative majeure qui encourage les entreprises marocaines cotées à améliorer leur reporting.

Le résultat est tangible : en 2023, cette mesure concernait 94 émetteurs, dont seulement trois n'avaient pas encore publié de rapport ESG, soit un taux de conformité de 97 %. 

Pourtant, le cadre marocain reste ancré dans une logique d'incitation davantage que d'obligation stricte avec vérification externe. L'étape pédagogique a été bien construite, référentiels internationaux, principe de matérialité, « Comply or Explain », mais la montée vers l'assurance indépendante n'a pas encore été franchie. Les évolutions réglementaires en Algérie et en Tunisie pourraient constituer un catalyseur pour accélérer cette prochaine étape au Maroc.

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Ce que cette dynamique nous dit

Ce qui se passe au Maghreb en 2026 n'est pas une coïncidence. C'est la convergence de plusieurs forces : la pression des marchés financiers internationaux pour plus de transparence, l'effet de diffusion de la réglementation européenne (CSRD, taxonomie verte...), et la compétition croissante pour attirer les capitaux responsables dans les économies émergentes.

Le mouvement suit partout la même séquence : recommandation d'abord, obligation ensuite, assurance en ligne de mire. 

Pour les entreprises françaises ou européennes ayant des filiales, des partenaires commerciaux ou des fournisseurs dans ces pays, cette évolution réglementaire aura des implications concrètes sur les données remontées dans la chaîne de valeur pour le reporting CSRD.

Écrit par Jean-Baptiste Pegeon, auditeur et co-fondateur de Sustain'Analyse

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